La multiplication des mouvements sociaux, sous des formes sinon nouvelles du moins détachées des instances représentatives traditionnelles, a marqué l’opinion et les observateurs, tant du point de vue de la difficulté à en cerner les origines et les ressorts, que de l’intensité de leur expression et de la répression à laquelle ils ont dû faire face.
De ce point de vue, le mouvement des Gilets jaunes restera exemplaire d’une intervention des citoyen-ne-s « ordinaires » dans le débat public. Les analystes et commentateurs se sont emparés de ce mouvement pour comprendre ce qu’il nous disait de l’évolution de nos sociétés. La plupart du temps, il s’agissait de cerner qui étaient les Gilets jaunes. La question était souvent de savoir si ce mouvement ressemblait à d’autres, si on pouvait caractériser les manifestants, définir leur origine socioprofessionnelle ou démographique, si on pouvait les rapprocher de partis politiques ou de mouvements syndicaux bien repérés. Ces dynamiques d’ancrage ont mobilisé notamment les différentes dimensions définies par Willem Doise (1992) [1] : on peut ainsi repérer un ancrage psychologique dans le rapprochement opéré avec l’histoire fondatrice de mai 68 [2] ; un ancrage psychosociologique dans la tentative de placer les leaders du mouvements dans l’échiquier politique (et préférentiellement aux « extrêmes ») ou de positionner des responsables politiques (préférentiellement les « extrêmes ») vis-à-vis du mouvement ; ou encore un ancrage sociologique dans l’opposition entre « fin du mois et fin du monde » qui caractérisait implicitement l’origine sociale supposée des deux mouvements (nous aurons à y revenir).
Toutes ces explications sont habituelles de la part des analystes et commentateurs, et elles opèrent des transferts, rapides et commodes, de caractéristiques ou de propriétés d’un mouvement à l’autre sans questionner la nature même de leurs revendications et la spécificité de leur action collective.
I. Comment s’exprime un mouvement social ?
L’objectif n’est pas tant ici de revenir sur les Gilets jaunes à proprement parler (voir nos publications en notes) que d’essayer de cerner comment ils s’inscrivent dans une forme particulière d’action collective, repérable dans des modes discursifs.
A la suite de Charles Tilly et Sydney Tarrow (2015) [3], on définit les mouvements sociaux comme des formes conflictuelles contemporaines d’action politique qui prennent une dimension collective, institutionnelle ou non, pour exprimer des revendications qui s’opposent aux intérêts d’autres groupes et provoquent une intervention des autorités politiques. On peut alors les catégoriser selon leur virulence, des plus anodines (une paisible manifestation parisienne) aux plus radicales (guerre civile ou révolution). On peut également questionner ce qui déclenche un mouvement contestataire et, comme Alessio Motta (2023) [4], établir une gradation « de la manifestation encadrée à la révolte ’spontanée’ » selon des « types de probabilité de l’action ». On peut enfin les aborder par la nature et le traitement qu’ils reçoivent des politiques et des médias (Souillard, Sebbah, Loubère, Thiong-Kay & Smyrnaios, 2020 [5] ; Ferron, 2024 [6]).
Pour notre part, nous nous sommes plutôt intéressé-e-s [7] aux discours des manifestants ainsi qu’aux discours qui circulaient sur le mouvement des Gilets jaunes. Nous rejoignons ainsi la position de Benjamin Ferron (2024) : « S’ils souhaitent construire et mobiliser un consensus autour de la ou des « causes » qu’ils défendent […], les militants engagés dans une action collective doivent partager a minima une langue ou un code linguistique commun. La construction d’un répertoire linguistique partagé est une entreprise collective visant à faciliter les coopérations en vue d’une action collective ».
Nous avons mené plusieurs études, mobilisant des techniques d’analyse des données textuelles massives sur la presse, les réseaux sociaux, les Grands et Vrais débats… [8], qui nous serviront de base empirique pour tâcher de définir des dimensions discursives permettant de catégoriser les mouvements sociaux.
II. Des typologies de mouvements sociaux
On peut distinguer différentes formes ou logiques dans les mouvements sociaux. James Scott (1992, 2019) [9] a ainsi établi les rapports qui existent entre des formes de domination (matérielle, statutaire, idéologique) et des formes de résistance (domination, résistance publique, résistance dissimulée). Lance Bennett & Alexandra Segerberg (2012) [10] distinguaient deux logiques : celle de l’action collective (ressources organisationnelles et identités collectives) et celle de l’action connective (contenu personnalisé et réseaux socionumériques). Plus récemment, Pierre Rosanvallon (2021) [11], tout en plaçant les « épreuves personnelles » au cœur des mobilisations sociales d’aujourd’hui, distingue des logiques différentes : les coalitions positives construites sur une revendication, et négatives ou réactives, construites sur une opposition.
Ces études, sans établir vraiment de types, attirent notre attention sur les précautions à prendre lorsqu’on est tenté de rapprocher un peu trop rapidement des mouvements sociaux.
S’agissant de catégoriser les mouvements sociaux, David Aberle (1966) [12] croisait l’importance du changement (limité vs radical) et sa cible (certains vs tous les individus) pour distinguer quatre types de mobilisations : Alternative, Redemptive, Reformative, Transformative (ou Revolutionary).
Enfin, Marco Giugni [13] propose de croiser des styles de vie et des motivations pour opposer, par exemple, les mouvements de travailleurs aux mobilisations anti-taxes ou encore les Nouveaux mouvements sociaux aux traditionnalistes.
| Paradigme | Mouvements | Contre-mouvements |
|---|---|---|
| Autorité | Mouvements ethniques / Mouvements régionalistes | Mouvements racistes / Contre-mouvements régionalistes |
| Distribution | Mouvement ouvrier | Mouvements anti-taxes |
| Style de vie | Nouveaux mouvements sociaux | Mouvements qui défendent des styles de vie traditionnels |
Cet ensemble de perspectives est intéressant pour étayer notre propos et fournir des pistes interprétatives, mais ne repose pas sur l’investissement langagier dans la dynamique protestataire.
III. Vers une typologie cognito-discursive
Nous inspirant de ces travaux, nous tâchons de dépasser les caractérisations de causes, d’attitudes (pro/anti) ou de comportements (manifestations, occupations, violences…) pour proposer une nouvelle typologie sur la base des revendications exprimées et des processus sociocognitifs auxquels on peut les référer. Les discours des manifestants nous semblent ainsi renvoyer à deux axes que nous pourrons ensuite croiser :
- Un premier axe oppose des revendications plus locales (motivation à gagner ou protéger une ressource : dégradation ou diminution de salaires, d’emplois, de conditions de vie professionnelle, personnelle, environnementale...) et des revendications plus globales (motivation à préserver vision du monde, lutte pour des croyances, valeurs, idéologies...).
- Un deuxième axe oppose des implications plus individuelles (mise en cause personnelle, préservation d’une liberté individuelle) et des revendications plus collectives (mise en cause d’une identité collective, rétablissement des droits sociaux…).
En croisant ces deux caractéristiques argumentaires, on définit quatre types [14] :
| ARGUMENT | Individualiste (’libéral’, exclusif, Collections) | Collectiviste (social, inclusif, Agrégats) |
| Local (Ressources) | Réactance | Résistance |
| Global (Idéologies) | Réaction | Révolution |
- Le réactant (revendication locale et implication individuelle) fait référence à Jack Brehm (1966) [15] qui prévoyait que tout sentiment de privation de liberté implique une motivation à agir pour la recouvrer. Ted Gurr (1970) [16] parle de « frustration relative » pour désigner l’écart entre les valeurs qu’un individu détient (revenu, poste ou reconnaissance) et celles qu’il se considère en droit d’attendre. La contestation survient lorsque cet écart est considéré comme trop grand. On a ainsi des mouvements pour conserver « l’école libre », le port du voile ou du « burkini »…Exemple : #WearWhatYouWant
- Le résistant (revendication locale et implication collective). Selon Michael King et Donald Taylor [17], la « privation relative » peut prendre un caractère collectif. On a ici des mouvements de grèves (souvent à l’appel de syndicats traditionnels, coordinations corporatistes, collectifs associatifs…) en réponse à une privation de ressources : réforme des retraites, emploi des jeunes (CIP, CPE), loi Travail, LRU... Mais également les Bonnets rouges, les ZAD, les agriculteurs…
Exemple : « Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère, de cette société-là, on n’en veut pas ». - Le réactionnaire (revendication globale et implication individuelle) s’oppose à des changements législatifs qui n’atteignent pas personnellement les manifestant-e-s, mais choquent leur vision du monde : légalisation de l’IVG, du PACS, du Mariage pour tou-te-s...
Exemple : « Une maman et un papa, défendons la famille naturelle ». - Le révolutionnaire (revendication globale et implication collective) se mobilise pour un autre monde, une autre société : Nuits debout, Marches pour le climat, mouvements de « sans » (emplois, logement, papiers…)
Exemple : « Etablir enfin une vraie démocratie : RIC ! ».
Ces catégories sont opposables, non seulement dans leur argumentation, mais également dans leur structuration : dans les termes de Lorenzi-Cioldi (2009) [18], les révolutionnaires peuvent être assimilés à des mouvements « agrégats », d’individus qui revendiquent un changement social au nom d’une identité commune ; à l’opposé, les réactants sont davantage des mouvements « collections », qui mettent en avant des intérêts individuels, ne proposent pas un programme de société et n’ont pas, à l’origine, de sentiment d’appartenance identitaire (au-delà de « l’union fait la force »).
En revanche, ces catégories ne sont pas toujours figées et certaines évolutions sont possibles : on peut, par exemple, passer de résistant à révolutionnaire en élargissant la motivation d’un aspect local à un aspect global. Les Gilets jaunes ont ainsi montré qu’un mouvement résistant (contre l’augmentation du prix des carburants puis contre la précarité : Monchatre, 2020 [19]) pouvait devenir un mouvement révolutionnaire avec la mise en place du Vrai débat et des Assemblées des assemblées.
IV. Des traitements à différencier
Nous questionnerons, pour finir, les répercussions de cette typologie de mouvements sociaux, non seulement pour leur représentation dans les médias, l’opinion et les politiques, mais également pour la nature et l’intensité de la réponse politique qui peut être mise en œuvre.
La tentation est grande, on l’a vu, de produire des heuristiques de jugement (Tversky et Kahneman, 1974) [20] et d’établir des analogies entre les mouvements pour les donner à comprendre. Ainsi, d’objet à expliquer, les Gilets jaunes sont parfois devenus objet explicatif : on parle de « Gilet-jaunisation » d’un mouvement comme celui des anti-pass sanitaire, de la version française du « convoi de la liberté », voire même d’opposition à la réforme des retraites. Et un biais de confirmation bien connu [21] permettra de sélectionner les faits qui valident ces heuristiques.
Or, un mouvement réactionnaire n’est pas plus résistant qu’un mouvement réactant n’est révolutionnaire. Et un traitement indifférencié de ces arguments protestataires peut alors entraîner une erreur d’analyse voire même une faute politique.
Revenons à l’opposition évoquée « fin du mois / fin du monde » : relayée par des médias « mainstream », elle tendait à assimiler les Gilets jaunes à des résistants plutôt qu’à des révolutionnaires. Cette erreur d’appréciation a sans doute conforté la méfiance vis-à-vis des médias. Mais c’est surtout lorsque le président de la République lui-même s’en est fait l’écho (« Changeons ensemble », 27/11/2018) qu’a émergée, non sans difficulté, une convergence des revendications des Gilets jaunes et des Marches pour le climat, que l’on peut interpréter comme un effet « Robbers Cave » (Sherif et coll., 1961) [22] : c’est la convergence vers un adversaire commun (l’unité du peuple contre les puissants) qui produisait une convergence vers un objectif commun (« fin du mois, fin du monde, mêmes responsables, même combat »). Dès lors, « les Gilets jaunes font immédiatement écho à cette politique du commun » (Judde de Larivière et Weisbein, 2017) [23]. Les résistants à l’augmentation du carburant sont devenus révolutionnaires pour un autre monde, contre celui représenté par la classe politique (et médiatique). Et quand cet adversaire commun « récupère » le Grand débat national, c’est l’idée même du débat démocratique qui est bafouée aux yeux des manifestants [24].
Le passage des résistants aux révolutionnaires est donc un changement symbolique important qui consiste à sortir des cadres idéologiques établis, et parfois institutionnalisés, de la routine de confrontation de points de vue, pour en questionner la légitimité et proposer une vision alternative sinon déviante de la réalité : « Dès lors, ces ’hérétiques’ font peser non seulement une menace théorique sur l’univers symbolique, mais également une menace d’ordre pratique sur l’ordre institutionnel. Les détenteurs des définitions ’officielles’ de la réalité – gouvernants, possédants, intellectuels organiques de l’ordre social – emploient alors diverses procédures de répression, qui doivent elles-mêmes être légitimées dans le cadre de l’univers symbolique dominant. Ils mettent en mouvements différentes machineries conceptuelles, destinées à maintenir l’univers ’officiel’, malgré le défi des hérétiques » (Ferron, 2024, 138).
La réaction du pouvoir politique consiste alors souvent à taxer de « radicalisation » le mouvement, ce qui justifie une répression plus forte et accroît la violence de la crise. D’autres travaux devront renforcer empiriquement ce dernier point.

