Les mots de la crise : une exploration anthropologico-linguistique entre Orient et Occident

jeudi 30 avril 2026, par SAUVAGE Emmanuelle

CriseAnthropologie linguistiqueCulture chinoiseMandarinReprésentations culturelles de la crise

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La notion de crise est un concept omniprésent dans nos sociétés contemporaines, qu’il s’agisse de crises économiques, sociales, politiques ou écologiques. Pourtant, derrière ce mot se cachent des représentations qui varient selon les cultures. En occident, le terme crise provient du mot grec « krisis »  Κρίσις ») lui-même dérivé du verbe « Kρίνω » krinō ») qui signifie « distinguer, choisir, décider ». Si la krisis ancienne était évocatrice d’un tri producteur d’ordre et d’organisation, l’usage moderne semble avoir glissé vers un sens différent : de nos jours, la crise évoque une situation de rupture nécessitant une décision immédiate. Cette perception dramatique, associée à l’urgence et à la nécessité d’un choix tranché, s’est largement diffusée dans les sociétés européennes et nord-américaines depuis des centaines d’années. Cependant, cette lecture n’est pas universelle, et cette notion peut varier en fonction des différentes cultures, comme nous le verrons dans la suite de cette étude.

Adopter une approche anthropologico-linguistique permet d’explorer comment les langues façonnent et reflètent les représentations du monde. La dimension linguistique stricte permet de comprendre ce à quoi renvoient les termes utilisés, la dimension anthropologique quant à elle illustre l’arrière-plan invisible qui régit la production de sens. Ainsi, au-delà des questions linguistiques, la prise en compte de dimensions plus enfouies renseignent sur ce que les langues révèlent des représentations du monde des sociétés (Jullien, 2012). A cet égard, le choix du mandarin comme exemple clef semble pertinent : on dit assez régulièrement que nous sommes en Europe, « héritiers des Grecs », mais « que sait-on de cet héritage tant qu’on n’en est pas sorti ? » (Jullien, 2022). Faire un détour par une langue issue d’une autre famille de langue que celle de la langue originelle du mot « krisis » et avec une autre écriture (idéographique, et non pas phonétique) permet de mieux appréhender les différences entre deux univers langagiers et, ce faisant, les univers culturels au sein desquels lesdits univers langagiers sont enracinés.

Cette étude propose ainsi d’examiner comment les différences culturelles et linguistiques entre la Chine et l’Occident influencent la perception et de facto la gestion des crises. Nous verrons d’abord comment la culture, et en particulier la pensée confucéenne, structure l’approche chinoise des événements difficiles (I). Puis, nous analyserons l’étymologie et la signification du mot « crise » en mandarin pour en tirer des enseignements linguistiques et philosophiques (II). Enfin, nous interrogerons la manière dont ces représentations différenciées de la crise reflètent des visions du monde différentes et leurs implications pour la gestion des crises dans un contexte interculturel (III).

I. Différences culturelles et implications

A. Une définition anthropologique de la culture

Selon Geertz, « La culture est un système de symboles [...] qui fournit aux êtres humains un cadre de références qui leur permet de donner du sens à ce qu’ils font, ce que font les autres, et au monde qui les entoure » (Geertz, 1973). Cette définition est intéressante car elle rend possible une infinie variété de comportements au sein d’une même culture, variété facilement observable par quiconque que ce soit dans sa propre « culture » ou à l’occasion d’un séjour à l’étranger. S’adossant à cette définition, l’approche de Philippe d’Iribarne (1989) ajoute à ce cadre de références une dimension structurante. Ainsi, comme l’explicite Sylvie Chevrier, ce cadre implicite et invisible va-t-il en outre être à l’origine de quatre « productions » sociétales de façon invariante : les penseurs et philosophes qui s’intéressent à l’organisation de la vie collective, les institutions et les relations sociales observables, les mythes et, enfin, les catégories du discours (Chevrier, 2024). De ce fait, au sein d’un même groupe culturel, les individus partagent des références implicites communes importantes ce qui n’exclut en rien qu’ils aient des opinions et comportements distincts, puisque seul le cadre leur est commun et que chacun s’ajuste en fonction de son individualité et des caractéristiques qui lui sont propres. Selon cette approche, une pensée philosophique qui émerge dans un univers culturel donné ne peut le faire qu’en cohérence avec ce cadre référentiel puisqu’elle va nécessairement s’adosser à celui-ci.

B. La culture chinoise et sa logique d’harmonie

Dans la pensée chinoise traditionnelle, fortement influencée par le confucianisme et le taoïsme, l’harmonie est un idéal à atteindre aussi bien sur le plan individuel que collectif. Si l’on se réfère à la définition de la culture précédemment citée, ainsi qu’aux travaux sur le sujet, il apparait que la quête de l’harmonie constitue le sous-bassement central sur lequel se sont déployées la philosophie et la pensée confucéenne. Conséquemment, la gestion des crises ne repose pas sur une logique de confrontation ou de décision brutale, mais sur un équilibre subtil entre les forces en présence (Jullien, 1992). La médecine traditionnelle chinoise, par exemple, illustre cette vision où la santé est perçue comme un flux à réguler plutôt qu’un état à corriger abruptement.

C. La comparaison avec l’Occident : une vision dualiste

L’Occident, héritier de la pensée grecque et judéo-chrétienne, conçoit la crise comme un moment de rupture exigeant une solution immédiate et décisive. La logique est souvent binaire : crise/résolution, ordre/désordre, bien/mal, tandis qu’en Chine, elle s’intègre dans une vision du monde où l’harmonie demeure un arrière-plan structurant invisible. La crise est perçue comme un moment de transformation inscrite dans un cycle naturel. Par exemple, l’idée de ’bureaucratie céleste’ mise en avant par d’Iribarne (2009a et 2009b) illustre la manière dont les structures hiérarchiques s’articulent autour de principes d’harmonie et de pragmatisme pour éviter les conflits ouverts.

II. L’analyse linguistique du mot « crise » en mandarin

Le mot mandarin pour « crise » est composé de deux caractères : 危 (wēi), signifiant « danger », et 机 (), signifiant « opportunité ». Cette composition souligne une perception dynamique de la crise, qui n’est pas seulement une menace mais aussi une chance de transformation, révélant ainsi une vision moins dichotomique et plus pragmatique de la crise. Contrairement à la vision occidentale où la crise est une anomalie à corriger, la langue chinoise traduit une idée plus fluide et adaptative de ces situations. La crise devient un pivot permettant une évolution vers un nouvel équilibre (on retrouve, là encore, l’harmonie dont il a été question dans la partie sur la culture). A titre d’illustration, quinze entretiens réalisés à Shenzhen en octobre 2024 nous révèlent que les locuteurs natifs chinois envisagent la crise comme une occasion de repenser les équilibres existants plutôt que comme une urgence absolue à résoudre. Il est question de « bifurcation », de « tournant » et de « restitution des équilibres ». On comprend que les perceptions des personnes interrogées ne renvoient pas du tout au tragique mais plutôt au défi que représente la crise, et à l’opportunité qu’elle représente de prendre une nouvelle voie, de montrer sa capacité à prendre la « bonne décision » (cf. tableau ci-dessous).

CatégorieCitations
Nature de la crise « Le mot Crise en chinois est un mot ’très fort’, il est utilisé pour désigner des catastrophes naturelles ou des événements sociaux aux conséquences désastreuses, tels qu’une inondation majeure, un accident de la circulation faisant un grand nombre de victimes, ou un événement très négatif susceptible de nuire aux affaires et à la bonne volonté d’une entreprise. »
Action en temps de crise « En cas de crise, nous ne pouvons évidemment pas ’laisser faire’. »

« Au contraire, nous devons faire quelque chose pour atténuer les dommages causés par la crise. »
Perception de la résolution de crise « Cependant, on ne résout pas les crises : Dans le cas d’une catastrophe naturelle, des efforts sont nécessaires en matière de secours ou de reconstruction après la catastrophe. Dans le cas d’une crise de relations publiques, des efforts sont nécessaires pour rétablir la réputation de l’entreprise. Mais on n’utilisera pas directement le verbe résoudre ’解决’ parce que dans de nombreux cas, nous ne pouvons que compenser mais pas résoudre puisque ce qui s’est passé s’est passé. »
Impact individuel et sociétal « Un moment de danger, de préjudice ou de trouble qui offre l’occasion de tester les capacités de prise de décision et de restitution d’un équilibre suite aux problèmes d’une personne : C’est un tournant dans la vie, pour les groupes et pour la société, où des vies sont en jeu, des intérêts sont menacés et les choix sont comme des chemins de bifurcation. »

Source : extraits d’entretiens, Shenzhen, octobre 2024 (réalisés par l’auteure)

III. La crise comme révalateur d’une vision du monde

Alors que l’Occident perçoit la crise comme une cassure à surmonter, la Chine l’envisage comme une étape dans un cycle. La pensée confucéenne enseigne que chaque crise est une opportunité d’apprendre et d’atteindre un nouvel état d’harmonie (Jullien, 2018). Dans un contexte où les interactions entre cultures se multiplient, comprendre ces différences de perception est crucial pour mieux gérer les crises à l’international, notamment dans le monde de l’entreprise et des affaires (Iribarne (d’), 1998, 2009a).

La conception chinoise de la crise et son lien avec l’harmonie confucéenne illustrent une approche pragmatique et résiliente face aux défis, et face à la vie (la mort est perçue comme une transformation). Elle invite à considérer les aspects positifs potentiels des situations difficiles, tout en soulignant l’importance de rétablir un équilibre. Interroger notre propre pensée ne peut se faire (ou se fait mieux) depuis un « dehors » (Jullien, 2022).

Comprendre prend du temps. Tant qu’on ne passe pas par la langue, on n’a pas accès à la dimension sous-jacente des représentations : le fait qu’il n’y ait pas de verbe être en chinois classique (par rapport à « être ou ne pas être » en Occident) change la façon de penser, de penser son rapport à soi, à l’autre, au monde (Jullien, 2012). Les événements font partie des occurrences dans la vie des hommes, et il s’agit d’en faire quelque chose. Il n’y a pas de fatum, au sens de tragédie, d’irrémédiable, donc on peut entrevoir un futur à partir de ce nouveau point. En Occident helléniste, la violence de la binarité rend les issues moindres.

Ces premiers éléments d’analyse du concept de crise en mandarin mettent en évidence une approche plus souple et résiliente des situations de tension. Contrairement à la vision occidentale de la crise comme une rupture brutale, la conception chinoise l’intègre dans un processus cyclique. Cette étude met en lumière l’importance de la culture dans la gestion des crises et souligne la nécessité d’adopter une approche interculturelle pour mieux appréhender les défis d’un monde globalisé (Iribarne (d’) & al, 2022).

Bibliographie

Chevrier, Sylvie (2024). What does the culture of a society consist of ? GEM&L Webinaire, Oct. 2023.
Geertz, Clifford (1973). The Interpretation of Cultures, Basic Books, New-York.
Iribarne(d’), Philippe (1989). La logique de l’honneur, Seuil.
Iribarne(d’), Philippe & al. (1998, 2002). Cultures et mondialisation, gérer par-delà les frontières, Points Essais.
Iribarne(d’), Philippe (2009a). L’Épreuve des différences : l’expérience d’une entreprise mondiale, Seuil.
Iribarne(d’), Philippe (2009b). Management en Chine : L’expérience de Lafarge, Ecole de Paris, séminaire du 15 mai 2009
Iribarne(d’), Philippe & al. (2023). Cultures et management international, un nouveau paradigme, Presse des Mines, Transvalor.
Jullien, François (1992, 2003). La Propension des choses. Pour une histoire de l’efficacité en Chine, Seuil ; rééd. Seuil, ’Points essais’, 2003.
Jullien, François (2010). Le Détour et l’Accès. Stratégies du sens en Chine, en Grèce, Seuil, ’Points essais’ (réed).
Jullien, François (2012, 2018). L’écart et l’entre. Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altéritéGalilée ; rééd. Gallimard, ’Folio essais’, 2018.
Jullien, François (2022). Moïse ou la Chine. Quand ne se déploie pas l’idée de DieuÉditions de l’Observatoire ; rééd. Gallimard ’Folio’, 2004.

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