En souvenir de notre collègue Dominique Deblaine
Le terme crise est fréquemment mobilisé avec un usage allant de soi, au risque de reconduire une évidence descriptive et de naturaliser ce qu’il s’agirait précisément d’élucider. Nombre d’usages contemporains la présentent comme un événement subi, extérieur à la volonté, jusqu’à l’assimiler, dans la tradition antique, à des « assauts de la nature ». Toutefois, comme nous le verrons plus en avant dans cet article, l’étymologie grecque associe le sens du terme krisis à des verbes comme distinguer, trancher, décider, juger [1] et inscrit la crise dans un horizon d’évaluation, de sélection et d’actions. De cette ambivalence entre naturalisation et agentivité, procèdent des représentations largement stabilisées : l’état de crise, conçu comme anthropocentré et porteur d’une signature sociale [2], tend à s’accompagner d’une uniformisation des descriptions, davantage centrées sur les expériences et les conséquences visibles que sur la pluralité des mécanismes causaux [3]. Les crises récentes constituent, à cet égard, un contexte empirique particulièrement heuristique. La pandémie de la Covid-19 a accéléré une colonisation du langage par des terminologies spécialisées, tout en rendant saillantes des transformations lexicales repérables jusque dans les dictionnaires [4]. De même, la guerre russo-ukrainienne a reconfiguré des usages et des choix de langue, certains locuteurs cessant de parler russe au profit de l’ukrainien, investi comme marqueur de résistance [5]. Ces configurations invitent à concevoir la crise comme un régime d’expérience où le sens demeure instable, « inséparable du sujet qui la pense », affectant conjointement acteurs et observateurs [6].
C’est dans cette articulation entre expérience, représentation et action que l’analyse des dynamiques du langage prend toute sa pertinence. D’une part, la crise contraint et reconfigure les usages : figures de brouillage (oxymores, formules paradoxales), opérations d’euphémisation et de désubstantialisation (novlangue), ou encore délégitimation des prises de parole par l’assignation émotionnelle [7]. D’autre part, elle ouvre des possibles discursifs et sociaux : nouveaux degrés de liberté d’expression [8], redéfinition des répertoires linguistiques, reconfiguration des ressources lexicales [9].
L’objectif de cette présente contribution est ainsi de réfléchir aux effets des crises sur les dynamiques du langage, et de dégager des perspectives de recherche articulant ces transformations à une épistémologie de la crise attentive aux enjeux de responsabilité, de temporalité et de production de connaissances y compris lorsque l’usage même du mot « crise » tend à faire écran à l’intelligibilité des phénomènes qu’il désigne [10]. L’article se déploie en trois temps : une clarification conceptuelle de la crise, une discussion de ses effets sur la connaissance et l’action [11], puis une proposition d’un ensemble de pistes de recherche thématiques pour l’analyse des langages en contexte critique.
I. Cadrage théorique
A. De « krisis » à la crise contemporaine
L’origine étymologique grecque du mot crise, souvent convoquée, est sa racine κρί qui vient du mot grec Krisis signifiant « décision ». Krisis (κρίσις) est apparentée à une action ou une facultéde « décider, trancher, juger, choisir, élire, distinguer, trier, séparer, exclure » (Gaffiot, 2000). Bien que ces verbes soient transitifs, il existe une forme d’acceptation de la crise : nous subissons la crise, nous en sommes victimes. La citation « naturae conflictus quos Graeci crises appellant » (Caelius Aurelianus, 5e siècle, Acutarum sive celerum passionum libri 3. 2, 19, 120) nous rappelle que les Grecs nommaient les crises : « les assauts de la nature ». A priori, il y aurait donc, dans un contexte de crise, quelque chose d’extérieur à notre volonté qui nous dépasse. Quelque chose qui décide et qui trie au sens de passer au « cri-ble », de « dis-cri-miner » et qui, sous la forme d’une sélection naturelle, frapperait inéluctablement comme pour purger. Girard [12] décrit un processus d’indifférenciation en marche présent dans la majorité des situations de crise. Ceci pose la question des représentations des crises qui offrent une grande uniformité et qui selon René Girard se rapporterait à l’uniformité elle-même. Nous avons en tête ces images de paysages ayant subi une uniformisation face à une crise : des villes inondées, des villes bombardées, des rangées de tentes humanitaires qui s’étalent sur des kilomètres carrés.
B. État de crise : expérience, émotions, distance et interprétation
De notre point de vue, la démographie humaine étant croissante, les territoires en crise sont de plus en plus nombreux [13]. En effet, la crise affectant des sociétés humaines, l’état de crise serait un état anthropocentré avec une signature sociale [14]. Cet état anthropocentré expliquerait qu’une des causes de cette uniformisation est que les descriptions des crises se concentrent sur les expériences vécues. Il ne serait donc pas étonnant que ces descriptions ne représentent pas la diversité des causes réelles des crises [15]. Nous nous risquons à une analogie en vous invitant à écrire le mot « crise » dans le moteur de recherche de Google Image… les représentations des émotions en lien avec un contexte de crise y sont très présentes, cependant nous n’apprenons a priori que trop peu sur les mécanismes associés aux crises.
Barus-Michel [16] cite Thom [17] pour qui la crise est inséparable « du sujet qui la pense », de celui qui la subit ou de celui qui se la représente, et ce comme une brutale mise en question qui ébranle acteurs et observateurs par l’interrogation qu’elle pose : c’est une expérience dont a priori le sens échappe. Cette échappatoire n’est pas sans nous rappeler la distanciation, ou dissociation, ce mécanisme inconscient adaptatif par lequel le cerveau « sort » ou se coupe partiellement du corps et des émotions pendant une crise intense pour réduire la détresse et permettre de survivre au trauma.
De manière active cette fois, la crise oblige parfois les sujets impactés à prendre de la distance, de la hauteur, pour comprendre l’ampleur de la crise et trouver des solutions à une situation complexe où la confusion est reine. En pratique de gestion du stress, reprendre le contrôle peut passer par l’adoption d’une vision mentale panoramique. Cela consiste à transformer une image mentale désagréable construite (vision étroite, proche du sol, en mode survie, concentrée sur les émotions), plaquée sur la réalité critique (ce qui amplifie les ressentis en cours), en une image panoramique (vue du ciel, plus large et lumineuse, en mode sécurité) privilégiant des émotions apaisées (douceur des rayons du soleil, cris éloignés d’oiseaux marins, etc.).
Revenons à la description des crises. S’il est beaucoup plus facile de décrire les conséquences parfois spectaculaires des crises, alors pourquoi s’atteler à décrire des causes trop diverses et souvent complexes ? Ceci a pourtant des implications fortes, des effets trompeurs, comme le fait que les conséquences des crises sont parfois perçues comme leurs causes principales.
Dans la vie courante, l’exemple d’une femme sous le coup d’émotions fortes suite à une agression (parfois depuis longtemps passée), se verra traitée d’hystérique. Pire, cette absence de contrôle d’elle-même sera souvent perçue comme « la » source, voire « la » cause de son agression, ce qui renforcera chez cette femme son sentiment de ne pas être comprise, son sentiment d’injustice, sa peur, sa colère, l’irruption d’émotions fortes… D’où l’importance, en gestion de conflits interpersonnels, de comprendre comment nous fonctionnons face à nos émotions pour mieux les gérer afin que celles-ci ne viennent pas altérer le message de fond (souvent l’expression d’un besoin légitime) adressé soit à l’initiateur de la crise, soit à ceux qui doivent juger de la situation conflictuelle. Dans le cas contraire, l’expression d’émotions fortes (notamment la colère) chez la victime viendra délégitimer aux yeux des observateurs les revendications de cette victime et ce au profit de l’agresseur.
De même, concernant, la responsabilité des crises, il existerait une forte tendance à expliquer les crises par des causes sociales et surtout morales… À ce titre, il est intéressant de revenir à la racine grecque Krisis (κρίσις) du mot crise qui dérive sur l’idée de « pécher », comme une forme d’excès temporaire (le pécher de cupidité, la bulle financière, etc.), mais aussi de « se damner », évoquant la faute et une relative responsabilité pour celui qui aura pris part à une forme de mise en échec de soi ou des autres. De même, Krisis (κρίσις) dérive sur l’idée d’« in-cri-miner », juger, condamner ceux-là même qui ont perdu prise avec le réel. Ainsi, la crise « met en accusation » ceux qui n’ont plus la « faculté d’expliquer ou d’interpréter un songe » [18], ceux qui sont dans la confusion et le doute, ceux dont la perception des choses est en décalage avec la réalité, qui de ce fait n’ont plus la faculté de discerner, et donc de décider. Ceux-ci seront les mêmes qui, tôt ou tard, seront remis en cause, exclus, voire évacués, car il existe un potentiel létal qui accompagne la « cri-se » comme le « cri-me ».
C. Crise et investigation en vue d’une production de connaissances
Si l’usage du terme crise s’est intensifié au point de devenir parfois quasi automatique, il n’en demeure pas moins problématique pour la production de connaissances. En effet, Barus-Michel, Giust-Desprairies et Ridel [19] soulignent que le mot lui-même peut faire obstacle à l’investigation : associé à la fatalité, il tend à dispenser d’explorer les facteurs décisifs et à neutraliser la démarche d’enquête. Ainsi, dans la lignée de René Girard [20], l’idée que l’on puisse infléchir les causes d’une crise en apprenant à mieux les connaître apparaît encore embryonnaire, comme si la crise relevait d’un régime d’intelligibilité qui s’impose plus qu’il ne se discute. Barus-Michel et al. [21] vont jusqu’à interroger la possible fonction idéologique de cette généralisation, susceptible d’occulter des problèmes nouveaux ou complexes. Cependant, reconnaître ces effets de clôture ne conduit pas nécessairement à abandonner le terme. De notre point de vue, la crise est moins un verdict qu’un objet problématisé, appelant des méthodes et des dispositifs de recherche capables d’en élucider les dynamiques. Une crise conserve une portée heuristique dès lors qu’elle est réinscrite dans une investigation explicite.
D. Du diagnostic à l’action : temporalités et décisions
Le mot crise peut aussi être accepté dans sa forme active. À ce titre, Morin [22] définit la crise comme le moment décisif de l’évolution d’un processus où il convient de porter un diagnostic et de prendre une décision. Ceux qui « tranchent », « font des choix » et qui agissent en cette période « cri-tique » seront « élus ». À ce titre, l’Histoire nous apprend que la crise peut servir l’avènement du meilleur comme du pire : « [...] elle porte en elle la possibilité, la multiplication, l’approfondissement, le déclenchement de conflits » [23]. Ainsi, en raison de multiples phénomènes de résonance, la crise porte en elle un potentiel : le pire. Edelstein [24] a étudié l’expansion continue des crises. Il remarqua que leurs formes évolutives passent souvent inaperçues parce qu’elles ont des impacts aléatoirement distribués et métissés avec d’autres impacts attribués le plus souvent à des processus économiques, sociaux et politiques différents. Ainsi, la mutation d’une crise vers une autre crise reste méconnue [25], à l’instar de la crise économique qui ne peut être amortie qu’en générant d’autres tendances vers un faisceau de crises : crise socioculturelle, crise de rationalité, crise de motivation, crise de légitimation [26].
De notre point de vue, la crise désigne une transition vers un phénomène de génération qui se renforce (auto-alimentation, effet boule de neige) et peut, parfois « à contre-sens », dérailler ou basculer vers un processus contreproductif voire d’(auto)destruction. L’imaginaire du grotesque laissant un goût amer associant le plein et le trop est proche : bulle spéculative qui éclate, surproduction débordante, transgression outrancière et violente engendrée par ce vertige résultant d’un excès de pouvoir ou d’un succès trop continu nommée hybris.
Les notions de « combinaison » et de « composé » dérivent aussi de la racine grecque Krisis (κρίσις) du mot crise. La crise ou les crises seraient donc le produit de différents facteurs qui se combinent jusqu’au moment où elles se révèlent au plus grand nombre. Il n’est donc pas simple d’identifier et de discerner les facteurs d’une crise. Dominique Desjeux le confirme dans son article publié dans ce Hors-Série, selon lui « le déclencheur des crises est souvent imprévisible parce que les logiques souterraines des crises qui amènent à une explosion sont bien souvent invisibles ». De même, « les enjeux apparaissent comme exorbitants, multiples, et pour la plupart ne se révèlent qu’au fil du temps » [27]. S’en suivent des réactions décalées ou inappropriées par rapport à la gravité des événements en cours. C’est que les événements ont leur propre « dynamique qui s’auto-alimente par un effet boule de neige » [28]. Colin [29] confirme l’aspect autonome d’une crise qui possède sa propre dimension temporelle. Il précise qu’« il a été démontré statistiquement qu’une opération de secours est bien souvent une course entre deux dimensions de temps : le temps propre de l’événement dont les conséquences s’aggravent naturellement avec le temps ; et le temps propre à la montée en puissance des moyens de réponse jusqu’à ce que le niveau de réponse soit adapté à la gravité réelle de la situation et permette de traiter les situations ».
II. Les effets de la crise sur les dynamiques des langages
Les crises contemporaines (sanitaires, climatiques, humanitaires, géopolitiques) constituent des moments de rupture qui affectent profondément les pratiques langagières, les circulations discursives et les conditions d’accès au sens. Loin d’être de simples contextes exceptionnels, elles fonctionnent comme des révélateurs et accélérateurs de dynamiques linguistiques et communicationnelles préexistantes, tout en en produisant de nouvelles.
A- La crise comme révélateur d’inégalités linguistiques structurelles
De nombreux travaux montrent que, dans les situations de crise, la langue devient une ressource vitale : comprendre une alerte, un protocole sanitaire ou une consigne d’évacuation conditionne directement la sécurité des individus. Or, les dispositifs de communication d’urgence sont majoritairement conçus pour un locuteur “majoritaire” et supposé compétent, ce qui engendre des formes spécifiques d’exclusion linguistique. Uekusa [30] conceptualise ce phénomène sous le terme de « disaster linguicism », pour désigner la marginalisation systémique des minorités linguistiques dans la préparation, la gestion et la communication des catastrophes. Cette exclusion se traduit par des retards d’accès à l’information, une dépendance à des médiateurs informels, voire une exposition accrue aux risques. Dans le champ de la santé publique, l’Organisation mondiale de la santé souligne également que l’absence de communication multilingue adaptée compromet l’efficacité des réponses d’urgence et accentue les inégalités sociales face au risque. Ainsi, la crise ne crée pas ex nihilo des inégalités linguistiques, mais elle les rend visibles, mesurables et parfois létales, invitant à penser la communication comme une composante centrale de la justice sociale.
B- Traduction et interprétation en contexte de crises : une activité critique et politique
Les situations de crise mettent au premier plan la traduction et l’interprétation, non comme activités techniques secondaires, mais comme pratiques critiques de médiation. Federici et O’Brien [31] montrent que les crises contemporaines sont souvent “en cascade” (cascading crises), ce qui implique une circulation rapide et multilingue de messages à forte valeur injonctive, dans des contextes d’incertitude.
O’Brien [32] souligne que les choix traductifs opérés en situation d’urgence (simplification, reformulation, terminologie, ton prescriptif) ont des conséquences directes sur la compréhension, la confiance institutionnelle et l’adhésion aux mesures. Le recours croissant à des solutions improvisées (bénévolat linguistique, traduction automatique, médiation communautaire non institutionnalisée) pose par ailleurs des questions éthiques et politiques relatives à la responsabilité, à la qualité et à la gouvernance de l’information. Ces travaux convergent pour défendre l’idée que la traduction de crise doit être intégrée en amont des politiques publiques et des dispositifs de préparation, et non traitée comme une réponse ad hoc [33].
C- Transformations lexicales, discursives et sémiotiques en contexte de crises
Les crises constituent également des moments d’intense production discursive. Elles accélèrent l’émergence de néologismes, de sigles, d’emprunts inter-linguistiques et de métaphores structurantes, comme cela a été largement documenté durant la pandémie de la Covid-19.
Au-delà du lexique, les choix terminologiques participent à des processus de cadrage (framing). Le débat autour de l’expression “catastrophe naturelle” illustre ce point : qualifier un événement de “naturel” peut invisibiliser les responsabilités humaines, politiques et économiques dans la production du désastre. L’UNDRR [34] ainsi que plusieurs travaux critiques montrent que ces choix lexicaux ont des effets concrets sur la prévention, l’attribution de responsabilité et l’action publique.
Enfin, la crise transforme aussi le paysage linguistique : signalétiques d’urgence, affiches institutionnelles, messages citoyens, slogans de solidarité ou de protestation. Ces productions multimodales inscrivent la crise dans l’espace public et donnent à voir les rapports de force, les hiérarchies linguistiques et les dynamiques géopolitiques à l’œuvre (cf. les travaux récents sur le paysage linguistique en contexte de guerre ou de catastrophe).
III. Les effets des crises sur les dynamiques du langage : enjeux et perspectives de recherche
Selon René Girard, l’homme est un animal mimétique, pour le meilleur et pour le pire : l’imitation est une puissante faculté d’apprentissage mais quand elle nous porte à désirer les mêmes choses que les autres, à rivaliser avec eux, elle est une menace non seulement pour l’harmonie d’un groupe mais pour sa survie : la violence est plus contagieuse qu’un virus. Nous avons tous été confrontés à des escalades dans l’utilisation de la violence notamment verbales, mais aussi physiques. Une rhétorique peut aussi être performative, par exemple lorsqu’une personne attribue à tort ses propres motivations ou intentions à ses adversaires, donc lorsque la victime est accusée d’un acte que s’apprête à commettre l’agresseur. C’est une sinistre rhétorique connue sous l’expression « accusation en miroir » [35].
Nous proposons ici quelques pistes de recherche en dynamiques du langage identifiées en contexte de crises et que nous vous invitons à explorer.
A- « Disaster linguicism » et vulnérabilités communicationnelles
Comme indiqué dans la section précédente à propos des effets de la crise sur les dynamiques du langage, une première perspective de recherche s’articule autour de la notion de « disaster linguicism ». Celle-ci permet d’appréhender la crise comme un révélateur de vulnérabilités communicationnelles, observables au moyen d’indicateurs linguistiques tels que le retard d’accès à l’information, les incompréhensions, la circulation de rumeurs ou encore le non-recours aux dispositifs publics. Ces travaux se situent à l’intersection des sciences du langage, de la sociolinguistique critique et de la justice communicationnelle. Ils s’appuient notamment sur des enquêtes qualitatives menées auprès de publics minorisés, ainsi que sur l’analyse de documents produits en situation d’urgence (messages institutionnels, formulaires, signalétiques).
B- Traduction et interprétation en contexte de crises : de la médiation linguistique aux politiques publiques
Dans le prolongement de notre constat sur les effets de la crise, une seconde piste de recherche consiste à examiner l’impact des configurations improvisées, bénévolat linguistique, traduction ad hoc, recours à la traduction automatique, sur la qualité de l’information, les régimes de responsabilité et les modalités de gouvernance. Elle vise également à apprécier la robustesse des politiques linguistiques d’urgence aux différents moments de la crise. Sur le plan méthodologique, ces travaux privilégient des études de cas comparatives et l’analyse des chaînes de production des messages, complétées par des audits évaluant leur conformité aux recommandations institutionnelles.
C- Changement lexical accéléré et dynamiques néologiques en contexte de crises
Par ailleurs, une troisième piste de recherche s’organise autour du changement lexical accéléré et des dynamiques néologiques en situation de crise. Il s’agit de décrire, à partir de corpus diachroniques multigenres, les mécanismes morphologiques dominants ainsi que les trajectoires de diffusion inter-linguistique des innovations lexicales. L’analyse articule des méthodes de linguistique de corpus, des procédures d’annotation sémantique et une approche pragmatique attentive aux métaphores, aux modalités et aux stratégies injonctives.
D- Discours publics, cadrage et responsabilités : enjeux terminologiques et politiques
Les choix lexicaux opérés pour nommer les crises (par exemple “catastrophe naturelle” versus “aléa naturel”) participent à des processus de cadrage qui influencent l’attribution des causes, la visibilité des responsabilités humaines et la légitimation des politiques de prévention. Cette piste interroge la circulation et la concurrence de ces cadrages entre acteurs institutionnels, Organisations Non Gouvernementales, médias et populations locales, ainsi que les conditions de diffusion de contre-discours visant à repolitiser les événements. Les recherches mobilisent l’analyse critique du discours, des études de réception et des analyses de corpus institutionnels afin d’articuler production discursive et effets sociaux.
E- Paysage linguistique en contexte de crises : signalétique, solidarité et conflictualité
Les crises transforment l’espace public et son paysage linguistique à travers l’apparition de signalétiques d’urgence, d’affichages institutionnels, de messages citoyens ou de slogans de protestation. La sélection des langues, leur hiérarchisation et leur inscription matérielle révèlent les publics visés ou exclus, ainsi que les rapports de pouvoir, de solidarité ou de conflictualité à l’œuvre. Cette piste analyse les écarts entre dispositifs “top-down” et initiatives “bottom-up” à partir de « photocorpus » géolocalisés et d’analyses sémiotiques multimodales, en adoptant une perspective diachronique (avant, pendant, après la crise).
F- Backlash ou « contrecoup » observé en contexte de crises
Un témoignage d’Agi Mishol, poète émigré de Hongrie en Israël à l’âge de 4 ans, illustre ce que nous appelons le « backlash » en tant que dynamique linguistique dans un contexte de crise : « Je me souviens que lorsque mon père est mort, j’ai senti que la langue hébraïque ne me soutenait plus, je me suis effondré en langue hongroise, je me plaignais en langue hongroise » [36].
Autre exemple, en 1727, le compositeur allemand J.S. Bach associé à son librettiste Picander (C. F. Henrici) a illustré cette dynamique de la langue en contexte de crise dans son chef-d’œuvre La Passion selon saint Matthieu (n° 61a). Tout au long de cet oratorio, ils ont fait parler Jésus en langue allemande, sauf au moment critique le plus proche de sa mort sur la croix, où ils ont fait parler Jésus en araméen comme suit : « Eli, Eli, lama sabachthani ? », ce qui signifie « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». On peut se demander si Bach et Picander étaient conscients de l’importance de ne pas traduire en allemand la version originale de Matthieu 27:46 et de Marc 15:34, tous deux tirés d’une citation du roi David dans le Psaume 22:1 du livre des Psaumes de l’Ancien Testament.
G- Oxymores comme figures d’opposition
Les oxymores sont-ils utilisés par des acteurs dépassés par un contexte de crise. L’oxymore est une figure d’opposition (donc une figure de style) qui crée un effet de contraste qui provoque l’étonnement. Il peut aussi mettre en évidence une idée contradictoire, incohérente ou confuse. Selon nous, l’utilisation d’oxymores pour expliquer un phénomène critique ajoute de la confusion à la confusion et pousse encore à l’incompréhension et souvent au statu quo. Certains acteurs utiliseraient-ils volontairement cette figure de style ? Selon Méheust [37], ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde - et surtout ses tensions croissantes - en utilisant des outils de mensonge qui désorientent et empêchent de penser. Il donne des exemples comme « développement durable », « flexisécurité » ou encore « agriculture intégrée ».
De son côté, Le Brun (2009) affirme que « [...] les formules ritualisées sont destinées à être racontées par tout le monde. On ne peut plus les contester. Parce qu’elles contiennent une chose et son contraire, il y a un effet de sidération. Elles développent une fonction hypnotique et anesthésiante qui favoriserait l’acceptation même du pire, certains exemples nous reviennent en mémoire : « bombe propre », « frappe chirurgicale », « croissance zéro », « croissance négative ». La langue est à la fois le reflet et l’instrument de cette hypnotisation. [...] Le système donne l’impression de travailler seul. Tout se passe comme s’il n’y avait aucun moyen d’arrêter la machine ».
Enfin, dans son article publié dans ce Hors-Série, l’auteur Yves Davo cite le roman The Road du romancier Cormac McCarthy qui suggère que l’idéal peut subsister même dans les circonstances les plus désespérées. Bien que ce roman post-apocalyptique semble à première vue dépourvu d’éléments utopiques, il offre une réflexion poignante sur l’espoir et la résilience humaine. Cet effet de contraste entre ombre et lumière, rappelle la tension propre au contraste des couleurs (exemple : entre le noir du thanatos et le rose de l’éros) et semble traduire la « transition » propre à la crise, décrivant un renouveau qui a du mal à naître, comme un brin de lumière pénétrant le plus sombre des chaos.
H- Novlangue comme désubstantialisation du langage
Fleury [38] fait référence à la novlangue du roman 1984 de George Orwell utilisée par les nazis pour faire disparaître l’objet même des problèmes (« l’extermination » devient « la solution finale », « tuer » devient « évacuer »). On assiste aujourd’hui aux mêmes opérations de désubstantialisation du langage lorsque la presse utilise le terme « neutraliser » au lieu de « tuer ». On parle d’« optimisation fiscale », là où d’autres la qualifierait de « fraude ». Petit à petit, un clivage se construit, une distanciation s’impose, le sujet est liquidé par le langage. A travers ce processus de négationnisme par le langage, se construirait un phénomène d’aliénation progressive [39].
I- Nouveaux degrés de liberté d’expression et reconfiguration langagières en contexte de crises
Pour autant, certains auteurs pensent que les crises constituent des moments de recomposition du dicible et des pratiques langagières : elles peuvent desserrer les contraintes ordinaires du débat public, en rendant légitimes des prises de parole auparavant marginalisées (frustrations, ressentiments, souffrances), et en ouvrant des espaces d’énonciation plus conflictuels ou plus polarisés. Dans cette perspective, Lordon [40] analyse la crise comme une conjoncture où se créent de “nouveaux degrés de liberté” permettant la réémergence de questions auparavant neutralisées dans l’espace public. Parallèlement, la crise favorise des formes de communication stratégique marquées par le double discours, ce que Siriakis [41] met en évidence à propos de la crise financière grecque (puis diplomatique européenne) : l’énonciateur politique ajuste ses cadrages et ses imputations causales selon l’auditoire, oscillant entre externalisation de la contrainte (attribuée à l’Union Européenne, aux marchés) et disqualification interne (corruption, irresponsabilité nationale).
Ces reconfigurations s’observent également dans les choix des langues eux-mêmes lorsque la crise devient existentielle : en contexte de guerre, le passage d’une langue à une autre peut fonctionner comme un acte indexical de positionnement identitaire et de résistance symbolique. Des enquêtes et analyses récentes documentent ainsi la décision de certains Ukrainiens de délaisser la langue russe au profit de la langue ukrainienne, non seulement comme pratique communicationnelle, mais comme marqueur social et politique de l’appartenance [42].
Les reconfigurations langagières en temps de crise sont parfois telles qu’elles font évoluer la langue elle-même : la langue française par exemple a intégré de nouveaux mots, de nouveaux sens dans les dictionnaires Larousse et Le Robert depuis la pandémie de la Covid-19 [43], incluant désormais les mots asymptomatique, déconfinement, PCR, mais aussi des mots comme écoanxiété. Une colonisation de notre langage s’opère à chaque crise d’ampleur internationale, nous devenons spécialistes des termes médicaux et de l’ARN messager lors de la crise de la Covid-19, de produits financiers lors de la crise financière internationale, des types d’armements lors de la guerre russo-ukrainienne.
Dans la vie de tous les jours, il a aussi été constaté une montée des tensions et des incivilités au sein des sociétés (en lien avec son épuisement ?). On aura noté la multiplication des mots « grossiers » allant de pair avec la multiplication des invectives et autres altercations entre patients et personnels des hôpitaux ou encore des laboratoires d’analyse, etc. Aujourd’hui, certains programmes de recherche portent désormais sur les « incivilités » dans les rapports des organisations aux patients, à leurs clients.
Conclusion
En somme, les crises ne suspendent pas les dynamiques du langage : elles les intensifient et les reconfigurent. Elles transforment d’abord la langue en ressource vitale, rendant visibles des inégalités d’accès au sens (dispositifs d’urgence, non-recours, rumeurs). Elles déplacent ensuite les modes de médiation : traduction, interprétation et technologies linguistiques deviennent des lieux de gouvernement du risque, où se jouent qualité, responsabilité et confiance. Enfin, elles accélèrent les transformations lexicales et discursives (néologie, circulation de terminologies expertes) et stabilisent des cadrages qui orientent l’attribution des causes et des responsabilités, tout en suscitant contre-discours et conflictualités visibles dans l’espace public.
Cependant, ces effets ne relèvent pas uniquement d’une « libération » de la parole. La crise peut élargir le dicible, mais aussi nourrir polarisation, violence verbale et surenchères mimétiques, voire des rhétoriques performatives auto-entretenues. Elle favorise également des procédés de désubstantialisation (euphémisation, novlangue, oxymore) qui brouillent les référents et peuvent neutraliser la critique. À l’inverse, des phénomènes de backlash rappellent que la langue est aussi un ancrage affectif : en situation extrême, le retour à une langue première ou investie symboliquement (ou le basculement vers une autre langue) peut faire refuge, identité ou résistance.
L’enjeu de notre recherche est donc d’analyser le langage à la fois comme symptôme et comme opérateur de la crise, en identifiant les conditions qui produisent clarification-coordination d’un côté, opacité-manipulation et tensions interactionnelles de l’autre, à différents niveaux d’analyse, du micro (interactions) au macro (cadrages et pouvoir).
Enfin, sur le plan pratique, ce Hors-Série sur les dynamiques du langage en contextes de crise, nous invite à reprendre le contrôle, en prise avec le réel, et au-delà des commentaires, pour ne pas nourrir la confusion, à revenir à la modération, à la tempérance, pour mieux embrasser collectivement les faits, la nuance [44] (Birnbaum, 2021). Si la tombe est le terme de toute chose (dixit Violetta in La Traviata), il est de la responsabilité de tous, par-delà les crises, de rendre les vies dignes d’être vécues.

